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    October 18

    Bienvenue au château

    Bienvenue au château

     L’immense allée qui mène au château, garnie de roses et de jonquilles aux divines senteurs, vient, à l’instant, de se faire rafraîchir par un des jardiniers qui s’applique quotidiennement à effacer toute trace de pas, de sillons creusés par les pneus des Rolls et autres Cadillac. Sorte de vestige laissé par les nombreux conviés, issus d’une certaine aristocratie dont la principale activité n’est autre que de s’amasser, tous les soirs, sans aucune exception, dans le but de s’adonner à diverses beuveries, festivités et orgies en tous genres.

    Dans le vestibule, démesurément grand, pouvant accueillir à lui seul une famille avec cinq enfants au moins, d’autres domestiques, vêtus de complets dont le prix ferait fuir une dizaine d’ouvriers réunis, exécutent leur tâche, nettoyant à grand renfort de produits ménagers, les débâcles désorganisées et irrespectueuses de ces invités pour qui le nombrilisme prime sur les bonnes manières. Quelques-uns de ces valets se permettent de grommeler, en silence, sachant que, pas plus tard que demain matin, il faudra, de nouveau, mettre la main à la pâte car le maître des lieux est strict sur ce point-là : il agencera des réjouissances, tous les soirs, et ce, jusqu’à sa propre mort. Certains disent qu’il n’est qu’un « richard » de plus, n’ayant que faire de son argent, immérité pour le cas, tout lui étant venu en héritage, lui ôtant toute possibilité de connaître un jour la sensation de travailler ou, seulement, le simple besoin de désirer quelque chose, véritable désespoir de la richesse matérielle à outrance que de priver un homme de toute envie, de toute nécessité, ne s’accordant ainsi, aucune légitimité quant à la noblesse de ses actes.

    Il est, à peine, 15 heures lorsque le maître de maison daigne enfin se lever, ressemblant davantage à l’un de ces poivrots qui traînent au petit café, à coté de la Poste, qu’à un illustre châtelain. Son haleine empeste tellement l’alcool que l’on pourrait se griser rien qu’en discutant avec lui. Il est entièrement nu, non pas qu’il aime dormir dans le plus simple appareil mais surtout qu’il ne se rappelle, en principe, jamais être allé se coucher. Plus tard, dans le courant de l’après-midi, ses serviteurs lui raconteront comment ils ont été obligés de le prendre en charge jusqu’à son lit, tellement son état était pathétique, de quoi faire naître de la pitié à un toréador, face à un taureau, s’apprêtant à porter l’estocade finale à la pauvre et innocente bête.

    Le séjour dans la salle de bain tient davantage d’un exercice de cirque que d’une toilette ordinaire, à proprement parler. On y entend des éclats de rires, des marmonnements, en passant par des cris de colère et toutes sortes de râles si bizarres et incohérents que même un linguiste, fort doué, ne saurait en déchiffrer la trame. Le passage à la baignoire est tout aussi loufoque, l’homme trébuchant par trois fois, au moins, avant d’en enjamber le bord, ce qui retarde avec intolérance, son voyage au sein des océans à l’eau si pure pourtant, sortie tout droit du robinet. Une des grandes qualités de l’eau, chaude, de surcroît, est d’annihiler, en peu de temps, toute velléité abjecte et de rendre un semblant de dignité à un homme.

    De son côté, la maîtresse de maison, en mal de sommeil, a déserté les alentours du château, très tôt. Enfin, très tôt pour des gens de cette espèce qui n’ont même pas conscience qu’à midi, car il était midi, la plupart des gens ordinaires ont déjà tombé la moitié de leur journée de travail. La béotienne, n’ayant pas trouvé de quoi se vêtir parmi les quelque cinq cents tenues différentes de sa garde-robe, a donc décidé de se rendre en ville afin d’afficher des sourires intéressés et hypocrites sur les visages des tenanciers de boutiques de luxe, où l’on paye une robe presque autant qu’une petite voiture d’ouvrier. Apres avoir écumé tous les magasins, qui auraient pu fermer dans l’immédiat, étant donné que le chiffre d’affaire du mois était dépassé en moins de deux heures, elle se remet en route vers le château sans omettre, bien évidemment, de faire une halte au petit bois pour donner libre cours à son imagination quant aux jeux sexuels qu’elle impose à son chauffeur.

    Les premiers invités arrivent, peu avant la tombée de la nuit, échangeant avec leurs hôtes d’affligeantes banalités, toutes plus ridicules que celles prononcées en amont. Les domestiques sont alignés dans l’entrée, stoïques, méprisant, in-extenso, ce style de vie et de personnes mais en prenant bien soin de ne pas l’afficher. On attend encore quelques ducs et barons, tenants du titre par dynastie mais n’en saisissant sûrement pas la définition exacte, que, déjà, la plupart des convives est réunie dans l’immense salle à manger, chacun, un, voire plusieurs verres à la main, s’abreuvant de discussions consternantes qui n’auraient même pas le mérite d’attiser la curiosité auditive d’un enfant de trois ans.

    Il est pratiquement minuit, la fête bat son plein dans l’incommensurable château. On boit, on fume, on s’embrasse, on se caresse, la maîtresse de maison disparaît régulièrement, chaque fois avec un homme différent, ou une femme, ou les deux, cela dépend de ses humeurs. Son époux, qui ne lui prête absolument aucune attention car la bougresse est fort jolie, certes, mais n’a pas la chance de ressembler à un billet de banque, s’est positionné en conquérant à côté du bar où coulent les plus prestigieux alcools, distribuant coupes et cocktails, un peu comme si le fait de faire quelque chose d’utile relevait de l’innovation.

    Cela durera toute la nuit. De si extravagants repas que les restes à eux seuls nourriraient un immeuble H.L.M., des boissons qui ont pour seule qualité d’abrutir un peu plus celui qui les consomme, drogues et médicaments illicites sont aussi de la partie et, comme toujours, cela se terminera en une gigantesque orgie, brassant tous les genres, où la maîtresse de céans, déjà de nombreuses fois comblée durant la soirée, se permettra de minauder, refusant qu’untel ou un autre pose ses mains sur elle.

    Le soleil pointe déjà à l’horizon quand les invités prennent le chemin du départ, tous ensemble, en même temps, comme un troupeau de moutons sillonnant les pâturages, guidé par quelques chiens de berger. Aucun de ces conviés ne semble prêter attention aux lourdes chaînes qui condamnent tous les accès au château, ni même au grand panneau, mis en place il y a dix-huit mois par un promoteur immobilier de la région, où l’on peut lire l’inscription suivante :

    « À Vendre cause décès. »



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